Theo Baker révèle les résultats de quatre années d’enquête à Stanford avant son départ


À l’approche de la remise des diplômes, Theo Baker, étudiant à Stanford, raconte une expérience qui mêle enquête journalistique et observation du milieu des start-up. Arrivé pour explorer la programmation et l’entrepreneuriat, il a pourtant déclenché, dès sa première année, une investigation majeure ayant conduit à la démission du président de l’université, Marc Tessier-Lavigne. Dans How to Rule the World, l’ancien étudiant dresse aussi un tableau plus large de ce qu’il décrit comme une forme de « Stanford dans Stanford », où des réseaux et des logiques de capital-risque peuvent orienter l’accès aux opportunités bien avant que les étudiants ne deviennent réellement des « bâtisseurs ».

Ses propos, recueillis dans une interview, s’organisent autour de trois fils conducteurs : la genèse d’une enquête à fort retentissement, la manière dont l’écosystème de Stanford fonctionnerait, selon lui, comme une sélection informelle, et l’impact des cycles tech sur les trajectoires des étudiants.

De la rédaction étudiante à une enquête décisive

Theo Baker affirme être entré à Stanford avec l’idée que la technologie et l’entrepreneuriat seraient son terrain. Il a participé aux événements étudiants liés au hacking et à l’informatique, puis a suivi un autre chemin après un deuil : son attachement à son grand-père l’a incité à rejoindre le journal de l’établissement, qu’il voyait au départ comme une activité de sociabilisation.

Très vite, ses premiers articles rencontrent un écho qui dépasse les attentes. Des signalements affluent, notamment via PubPeer, une plateforme où des chercheurs analysent des publications. Baker explique qu’un fil de discussion soulevait des soupçons sur des images potentiellement dupliquées ou modifiées dans des travaux associés à Marc Tessier-Lavigne. D’après son récit, l’enquête commence alors qu’il est encore en première année et s’accélère au moment où il revient en deuxième année, conduisant à la démission du président.

Un récit de pression institutionnelle

L’étudiant dit avoir été dissuadé à plusieurs reprises avant même la publication d’articles. Il rapporte que des interlocuteurs le mettaient en garde contre le fait que Tessier-Lavigne disposerait d’une réputation et d’un statut élevés au sein de l’université, ce qui le placerait, selon eux, dans une position inconfortable.

À mesure que l’affaire s’étend, il décrit une forme de contre-offensive. Baker affirme que, dans les 24 heures suivant son premier article, le conseil d’administration annonce une enquête interne. Il ajoute que l’un des membres du conseil aurait un investissement significatif dans une entreprise de biotechnologie liée au président, et que la communication du conseil ferait l’éloge de « l’intégrité », ce qui, selon lui, transforme l’enquête en objet de traitement journalistique. Il rapporte également n’avoir reçu aucune réponse directe lors de sa première année, avant que des messages adressés aux professeurs et des démarches juridiques ne se multiplient.

« Stanford dans Stanford » : l’accès, les réseaux et l’orientation

Au-delà de l’affaire initiale, Theo Baker explique vouloir décrire un phénomène plus large : l’existence d’un monde parallèle au sein même de Stanford. Selon lui, des étudiants identifiés tôt comme des futurs fondateurs disposent d’un accès privilégié à des ressources, à des événements et à des connexions avec des investisseurs ou des entrepreneurs établis.

L’idée centrale de son ouvrage est que l’écosystème se structurerait autour d’une distinction entre ceux qu’on qualifierait de « builders » et ceux qui seraient perçus comme des « wantrepreneurs », c’est-à-dire des aspirants sans capacité réelle à construire. Il soutient que le système chercherait en priorité à repérer, dès le plus jeune âge, des profils exploitables pour des ambitions financières, ce qui modifierait la manière même dont les talents sont évalués et sélectionnés.

Une logique de repérage antérieure à l’« acte fondateur »

Baker décrit un modèle de détection de talents, piloté selon lui par des investisseurs qui solliciteraient de plus anciens étudiants de Stanford pour repérer des arrivants. Il affirme que l’ensemble resterait volontairement discret, en partie pour éviter d’envoyer un signal trop évident à l’extérieur de certains cercles.

Selon son témoignage, l’élément déterminant ne serait pas seulement la compétence, mais aussi la relation : la question de savoir si un étudiant est « repéré », approché ou invité. Il cite un exemple personnel de prise de contact directe par un dirigeant, vécue comme une démonstration de l’aisance et des codes propres aux milieux connectés, tout en soulignant que cette mécanique d’accès tôt dans la trajectoire pourrait contribuer à l’émergence de dérives.

Observer les cycles : de la crypto à l’IA

Theo Baker situe son arrivée à Stanford dans une période de transition rapide : selon lui, la dernière phase de l’engouement crypto coexisterait avec le lancement de ChatGPT, avant que l’attention ne se déplace. Il décrit un basculement du discours et des stratégies au moment où l’IA devient la nouvelle promesse technologique.

Dans son récit, les mêmes acteurs changent de référentiel : certains chercheraient comment conserver le potentiel de gains perçu, en évitant cette fois les conséquences des excès passés. Il y voit un exemple de cycles caractéristiques de la Silicon Valley, tout en soulignant l’ampleur du phénomène à l’échelle actuelle.

De l’ambition à l’inquiétude du marché du travail

Interrogé sur les motivations de ses pairs, Baker estime que l’entrepreneuriat s’inscrit aussi dans une forme d’anxiété liée à l’emploi. Avec la ruée autour de l’IA, dit-il, le capital irait davantage vers ceux jugés « mineurs » de talents, tandis que certaines opportunités de niveau débutant disparaîtraient.

Il relève une idée fréquemment entendue dans ce milieu : il serait plus facile de lever des fonds pour une startup que d’obtenir un stage. À ses yeux, cela contribue à normaliser l’entrepreneuriat comme trajectoire attendue, transformant sa signification pour les étudiants.

Un conseil : choisir selon ses convictions, pas selon le scénario

En conclusion, l’ancien étudiant recommande d’examiner si l’engagement suit une conviction personnelle ou une trajectoire « facile », dictée par la tendance et la pression du moment. Il met en garde contre l’attrait des cycles technologiques qui peuvent conduire à occuper un poste ou à poursuivre un parcours qu’on ne souhaite pas réellement.

Il dit aussi admirer les fondateurs qui se sentent capables de contribuer à un changement concret, tout en invitant à se préserver d’une motivation réduite à l’enrichissement.

Et l’idée de créer une entreprise ?

Même s’il est entré à Stanford avec l’ambition de devenir fondateur, Theo Baker dit ne pas y avoir beaucoup pensé depuis, l’essentiel de son énergie ayant été consacré à l’aboutissement du livre et à la préparation de la graduation, annoncée comme proche.

Il affirme toutefois que son récit montre un attachement durable au journalisme : selon lui, il s’agit davantage d’une disposition personnelle, voire d’une forme de « tempérament », susceptible de guider ses choix futurs.

Pour explorer des thèmes proches de la structuration des entreprises et des dynamiques d’innovation, certains lecteurs peuvent chercher des repères en gestion et en création d’organisation, par exemple via des ouvrages sur la stratégie et la conduite de l’innovation. De la même manière, ceux qui s’intéressent aux mécanismes de l’« économie des idées » et aux cycles technologiques peuvent consulter des livres sur l’intersection entre médias, technologie et pouvoir, en complément d’approches plus journalistiques.